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Les larmes, ce tabou
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Les larmes, ce tabou

Nous l'avons tous vécu : ce moment de désarroi face à quelqu'un qui pleure. Particulièrement dans le cadre professionnel. Mais comment réagir de manière adéquate ? Quels mots utiliser et quelles actions prendre ?

Camille Albouy
October 21, 2021

C'est arrivé l'autre jour. À peine entré dans mon bureau, il a fondu en larmes.
Je ne savais pas quoi dire, ni que faire. Je suis restée là, plantée devant lui. C'était interminable.

On s'accorde tous à le dire : les larmes mettent mal à l'aise.


Au bureau, dans un magasin, dans le métro, quelle qu'en soit la raison, lorsqu'on les sent monter, la première réaction est de les retenir. "Ne craque pas. Ressaisis-toi", nous intime cette voix intérieure. Comme si, par les larmes, on en révélait un peu trop sur soi-même — on se "dessaisissait", en quelque sorte.

C'est ce que nous confirme Aurélie, psychologue chez moka.care : "quand on pleure, on dévoile une part intime de soi : sa peine, son désarroi, sa sensibilité, sa souffrance, sa vulnérabilité. Il est naturel de se sentir 'mis à nu', et de vouloir se réfugier pour vivre seul-e cette émotion, à l'abri du regard des autres." Ce malaise n'est d'ailleurs pas réservé à la personne qui pleure ; il est aussi partagé par les témoins de la situation. Aurélie explique : "on se sent déstabilisé car on ne sait pas comment réagir, quels mots employer. On a peur d'être maladroit."

Pleurer au bureau : l'angoisse.

Le monde du travail, lui, est particulièrement implacable sur le sujet des larmes. Les pleurs sont perçus comme une marque de faiblesse, une perte de contrôle, et surtout, elles renvoient à l'enfance.

Le verdict est donc clair et net : ce n'est pas professionnel de pleurer au bureau.

... Mais chez Take.care, nous avons souhaité poser un autre regard sur ce phénomène. Et nous nous sommes demandés si, au fond, les larmes méritaient vraiment cette place "à part" dans le monde du travail.

Flash info : tout le monde pleure !

On dit que le rire est le propre de l'homme. On pourrait dire que pleurer l'est aussi : les animaux ne versent pas de larmes (même pas les crocodiles). Pleurer est un réflexe profondément humain, qui soulage les tensions psychiques quand on vit une émotion forte.

On s'en doute bien : les émotions ne choisissent pas leur lieu d'expression, pas plus que les larmes. Ainsi, selon un sondage réalisé par le site de recherche d'emploi, Monster, 8 employés sur 10 ont déjà pleuré au travail. Et vu la place du travail dans nos vies, ce n'est pas vraiment surprenant.

Sheryl Sandberg, directrice des Opérations de Facebook, raconte avoir pleuré de nombreuses fois au travail et l'exprime assez simplement : "Je ne crois pas vraiment que nous soyons quelqu'un du lundi au vendredi, de 9h à 17h, puis quelqu'un d'autre les soirs et les week-ends."

Les larmes sont parfois nécessaires

Exprimer ses émotions n'est pas juste la nouvelle mode des millénials — c'est un besoin. Les larmes ont avant tout un rôle physiologique important car elles permettent à l'organisme de retrouver son équilibre (on se sent beaucoup mieux après avoir pleuré). A contrario, ne pas exprimer ses émotions peut entraîner une fatigue émotionnelle, qui n'est pas souhaitable (burn-out & co...)

Les larmes ont également une vocation sociale : elles invitent à l'empathie et à la coopération. Elles peuvent désamorcer un conflit. On pourrait dire : en laissant couler les larmes, on invite à poser les armes...

Enfin, les larmes permettent paradoxalement de s'affirmer. Si les mots manquent parfois, les larmes, elles, savent parler. Pleurer peut donc aider à faire passer un message. On se met à nu, on assume de dire "je suis comme ça."

Les larmes appellent surtout à la communication

J'ai pleuré... and so what? Pleurer n'est pas une fin en soi. On peut pleurer pour tout... et pour rien ! Les larmes ne sont d'ailleurs pas forcément synonymes de gravité — un peu de la même façon que ce n'est pas parce qu'on saigne qu'on est gravement blessé.

Car en réalité, les larmes servent avant tout à communiquer : c'est une information qui se transforme en émotion. Il devient dès lors bien plus pertinent de s'intéresser au "pourquoi" et au "so what", qu'au phénomène en lui-même.

Voici donc quelques questions que vous pouvez vous poser lorsque quelqu'un s'effondre au bureau :

  • est-ce d'ordre personnel ou professionnel ?

Si professionnel :

  • est-ce un problème relationnel ?
  • est-ce lié à une surcharge de travail ?
  • est-ce un sentiment d'échec, une perte de confiance en soi ?

Vous l'aurez compris : ce n'est pas tant le moment des larmes versées qui importe que ce que l'on en fait.

En entreprise, les larmes peuvent être un signal d'alerte important. Elles forcent à regarder en face des problèmes structurels ou organisationnels : des conditions de travail difficiles, des objectifs intenables, des modes de management problématiques... et peuvent ainsi déboucher sur des évolutions saines, replaçant l'humain et l'écoute au centre.

Sortez les mouchoirs (mais pas que)

Poser un nouveau regard sur les larmes en entreprise, OK. Mais comment fait-on concrètement pour mieux gérer ce phénomène ?


Créer un "safe space"

Le premier réflexe à adopter : proposer à la personne de s'isoler, afin de discuter dans un endroit plus sécurisant. Lorsqu'il s'agit de l'individu en entreprise, le maître mot est toujours la confidentialité.


Adopter l'écoute active

L'empathie, c'est avant tout la faculté de se mettre à la place de l'autre, et de percevoir ce qu'il/elle ressent. À ne pas confondre avec la compassion, qui entraine une forme de sympathie et de pitié, mais ne permet pas de se mettre au même niveau que l'autre.

L'empathie passe avant tout par l'écoute active. Cette approche consiste à écouter l'autre, en l'interrompant le moins possible, et en reformulant pour être sûr d'avoir bien compris.


Etre réactif

Repenser au "so what?" Sur quoi cet épisode peut-il déboucher ? Que pouvons-nous faire pour apaiser la situation ? Le support à apporter est-il de mon ressort ou de celui de l'organisation ?

Enfin, voici une bonne pratique qui aide toujours : renvoyer un message à la personne le lendemain pour (i) savoir si elle va mieux (ii) savoir si elle souhaite en rediscuter et comment vous pouvez aider.

À propos de l'auteur
Camille Albouy